Lorsqu'on assiste à un concert de rock, certaines choses donnent parfois l'impression de naître complètement sur le moment.
Un solo se prolonge.
Un break dure un peu plus longtemps.
La chanteuse regarde la bassiste.
Un clin d'oeil.
Et soudain, quelque chose se passe.
Improvisation ?
Oui.
Mais pas tout à fait.
Car sur scène, les musiciens disposent souvent d'un langage que le public ne connaît pas.
Un regard peut vouloir dire : "À toi."
Un mouvement de tête : "Encore une fois."
Une main levée : "On arrête ici."
Un geste vers le batteur : "Relance."
Un musicien qui s'approche d'un autre peut simplement chercher le contact... ou lui annoncer musicalement ce qui va arriver quelques secondes plus tard.
Ce ne sont pas nécessairement des codes écrits dans un manuel.
Ils se construisent en répétition, en concert, avec l'habitude de jouer ensemble.
Et plus un groupe se connaît, moins il a besoin de parler.
LE CADRE EST PRÉPARÉ
Un concert repose presque toujours sur une structure solide.
La setlist est connue.
Les morceaux ont été répétés.
Les intros, les couplets, les refrains, les ponts, les breaks et les sorties sont maîtrisés.
Les tempos sont intégrés.
Les arrangements sont connus de tous.
Autrement dit, une grande partie du terrain a déjà été balisée avant même que le groupe monte sur scène.
Et c'est précisément ce cadre qui permet de s'en écarter.
LE PETIT SECRET DES MUSICIENS
Prenons une situation toute simple.
Un morceau arrive normalement à la fin d'un solo.
Mais ce soir-là, quelque chose fonctionne particulièrement bien.
Le public réagit.
La guitariste continue.
La chanteuse le sent.
Elle regarde la bassiste.
Un clin d'oeil suffisamment clair.
La bassiste comprend immédiatement :
on repart.
Le batteur voit le mouvement.
La guitariste rythmique suit.
Et quelques secondes de musique qui n'existaient pas exactement sous cette forme la veille viennent de naître.
Pour le public, cela ressemble à une improvisation spontanée.
Et ça l'est.
Mais cette liberté repose sur quelque chose de très préparé : les musiciens connaissent suffisamment le morceau et suffisamment les autres pour savoir où ils peuvent aller sans que tout s'écroule.
IMPROVISER NE VEUT PAS DIRE JOUER N'IMPORTE QUOI
L'improvisation n'est pas l'absence de règles.
C'est la capacité de bouger à l'intérieur d'un langage commun.
Un groupe peut prolonger un passage.
Créer un silence.
Changer une dynamique.
Laisser davantage de place à un solo.
Raccourcir une transition.
Réagir au public.
Ou simplement absorber un imprévu sans que celui-ci devienne visible.
Une corde casse.
Un instrument ne répond plus.
Une entrée est manquée.
Quelqu'un démarre trop tôt.
Sur scène, il faut continuer.
Et là encore, un regard peut parfois réparer davantage de choses qu'une longue explication.
PLUS LE GROUPE EST SOLIDE, PLUS IL PEUT ÊTRE LIBRE
Cela peut sembler paradoxal.
On pourrait croire qu'un groupe très préparé devient mécanique.
C'est souvent l'inverse.
Lorsque chacun connaît parfaitement sa partie, la structure du morceau et la manière de jouer des autres, une partie de l'attention se libère.
On n'est plus uniquement occupé à se demander :
"Qu'est-ce que je dois jouer maintenant ?"
On peut commencer à écouter réellement ce qui se passe autour de soi.
Et à répondre.
C'est là que le morceau cesse d'être simplement reproduit.
Il commence à respirer.
TOUS LES GROUPES NE LE FONT PAS DE LA MÊME MANIÈRE
Certains concerts sont extrêmement cadrés.
Synchronisation avec des lumières, vidéos, séquences, clics ou éléments préenregistrés : la marge de manoeuvre peut devenir très petite.
D'autres groupes laissent volontairement de grands espaces ouverts.
Un solo peut durer trente secondes un soir et deux minutes le lendemain.
Un final peut être prolongé tant que le public répond.
Aucune de ces approches n'est supérieure à l'autre.
Ce qui compte, c'est que les musiciens sachent dans quel cadre ils jouent.
Et qu'ils parlent le même langage.
ALORS, IMPROVISATION ?
Oui.
Mais pas tout à fait.
Parce que derrière quelques secondes qui semblent totalement spontanées se cachent parfois des heures de répétition, des dizaines de concerts et surtout une chose impossible à programmer :
la complicité.
Le public n'a pas besoin de connaître les codes.
Il voit simplement une chanteuse faire un clin d'oeil à sa bassiste.
La bassiste comprend.
Le groupe repart.
Et la musique continue.
C'est peut-être cela, finalement, le véritable petit secret.
Un groupe ne joue pas seulement les uns avec les autres.
Il apprend à se comprendre sans parler.
